MENU

Organisateur

CIEN et ACF Aquitaine

Du malaise dans la civilisation à l’impossible à supporter

PREMIÈRE SOIRÉE DU CYCLE

Malaise dans la civilisation

Les heures sombres de l’Europe, du monde d’hier au monde d’aujourd’hui avec Zweig et Freud

avec Olivier Mannoni, traducteur de l’allemand, essayiste et Philippe Lacadée, psychanalyste, membre de l’ECF

 


Tarifs: 5€ en présence • 10 € en visioconférence • Gratuit moins de 25 ans


 

Dans la Grèce antique, l’étranger peut être celui qu’on redoute, voire celui qu’on tient pour un ennemi, mais aussi celui qu’une loi oblige à accueillir. La philia ne relève pas d’abord d’un sentiment d’amitié, mais d’une relation instituée qui commande de « traiter comme un des siens celui qui n’en est pas »[1], précisément parce qu’il ne l’est pas. Accueillir n’y est pas assimiler. L’hospitalité maintient ainsi ensemble le Même et l’Autre : l’étranger reste autre, mais il peut être reçu dans le monde commun. Dans Œdipe à Colone, Sophocle met cette tension en scène. Œdipe, vieillard aveugle et exilé, trouve auprès de Thésée l’asile qui lui était refusé, jusqu’à faire de sa tombe, de ce corps voué à l’abjection, une protection sacrée pour la cité qui l’a reçu[2].

La modernité n’a pas dissipé cette tension entre l’accueil et le rejet. Freud écrit Malaise dans la civilisation dès 1929. Il observe déjà avec lucidité que l’homme moderne est devenu une sorte de « dieu prothétique »[3]. Ses moyens se sont considérablement accrus, sa maîtrise technique s’est étendue, mais chaque conquête a son prix et l’extension des pouvoirs de l’homme ne l’a pas délivré du malaise, bien au contraire. Près d’un siècle plus tard, les prothèses se sont démultipliées. Le malaise a changé de formes et trouve dans le monde numérique une caisse de résonance nouvelle. La fièvre[4] dont parlait Stefan Zweig[5], cet emballement des discours et des identifications qui rend le dialogue impossible, y emprunte de nouvelles voies de propagation. La série qui y fait référence, La Fièvre[6] d’Éric Benzekri, en donne à voir l’actualité à l’ère des réseaux sociaux. Dans un lien social qui se polarise et se radicalise[7], l’Autre n’est-il pas désigné comme celui qu’il faut combattre, jusqu’à prendre la valeur de cause de tous les maux ?

L’expérience analytique nous enseigne pourtant que ce n’est pas tant avec l’Autre du dehors qu’il est difficile de cohabiter qu’avec l’Autre en soi. Freud, dans L’Inquiétante étrangeté[8], montre combien le plus familier peut nous devenir étranger. Le néologisme de Lacan, extimité[9], met en question la frontière entre le dedans et le dehors : le plus intime peut aussi se présenter au sujet comme le plus étranger. Le rejet de l’Autre du dehors a ainsi des affinités avec le rejet de l’étranger en soi, jusqu’au refus d’en répondre. Cet étranger au plus intime, Wajdi Mouawad le nomme L’Ombre en soi qui écrit[10]. Qu’est-ce qui peut permettre à un sujet, à partir de ce qui en lui fait répétition destructrice, d’inventer une autre voie, vers un au-delà de la pulsion de mort[11] ?

L’adolescence met particulièrement en évidence cette expérience de l’étranger en soi. Dans L’Éveil du printemps, Moritz confie : « Je me sens si étrangement en dehors de moi-même »[12]. L’éveil du sexuel confronte le jeune sujet à une étrangeté au plus intime, là où aucun savoir transmis par l’Autre ne suffit pour répondre à ce qu’il rencontre. Lacan éclaire cette expérience par le terme d’exil, dont il dit qu’il n’en est pas de meilleur pour exprimer le non-rapport sexuel[13].

Or les avancées de la science et de la technique, loin de garantir à elles seules le progrès de la civilisation, peuvent aussi servir une exigence toujours plus grande de maîtrise et de normalisation. À vouloir mesurer, évaluer, classer, corriger ce qui fait différence, n’est-ce pas aussi la part d’étranger en chacun que l’on cherche à faire taire ? Lorsque questionnaires, protocoles et normes tendent à prendre le pas sur la parole, quelle place reste-t-il pour la singularité de chacun ? « Le réel est sans loi »[14], disait Lacan. Comment faire alors avec l’impossible à supporter, a-ccueillir ce qui ne se laisse pas réduire à une norme commune, sans chercher à le faire taire, à le corriger ou à l’exclure ? a-ccueillir la petite différence, ce serait ouvrir, à partir même de cet impossible, la voie de l’invention.

Au fil de trois soirées, avec nos invités et par la conversation avec le public, nous mettrons ainsi au travail ces impasses dans la civilisation et les inventions singulières qu’elles appellent.

 

Dominique Grimbert

 

 

[1] Milner J.-C., Le Triple du plaisir, Lagrasse, Verdier, 1997, p. 25.

[2] Sophocle, Œdipe à Colone, dans Tragédies, t. III, texte établi par Alphonse Dain et traduit par Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1960, v. 551-582.

[3] Freud S., Malaise dans la civilisation [1929], Paris, PUF, 1971.

[4] Zweig S., Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen [1942], trad. Jean-Paul Zimmermann, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le Goût des idées », 2013.

[5] Lacadée Ph., Stefan Zweig. L’ombre et le réel du corps vivant, préface de François Ansermet, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Clinique psychanalytique et psychopathologie », 2026.

[6] Benzekri É., La Fièvre, série télévisée, Canal+, 2024.

[7] Mannoni O., Traduire Hitler, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2022 ; Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2024 ; La Pensée piétinée. Pourquoi le fascisme écrase la culture, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2026.

[8] Freud S., « L’inquiétante étrangeté » [Das Unheimliche, 1919], dans L’Inquiétante étrangeté et autres textes / Das Unheimliche und andere Texte, édition bilingue, trad. Fernand Cambon, préface de Jean-Bertrand Pontalis, Paris, Gallimard, coll. « Folio bilingue », 2001.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre (1968-1969), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 249. Voir également Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité » (1985-1986), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.

[10] Mouawad W., L’Ombre en soi qui écrit, leçon inaugurale prononcée au Collège de France le 6 février 2025, Paris, Éditions du Collège de France, coll. « Leçons inaugurales », 2025.

[11] Ansermet F., Au-delà de la pulsion de mort, Arles, Actes Sud, 2026.

[12] Wedekind F., L’Éveil du printemps, préface de Jacques Lacan, Paris, Gallimard, NRF, 1974, p. 40. Voir également Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps » [1974], dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561-563.

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 78-79.

[14] Ibid., p. 137.

Infos pratiques

Date

20 Nov 2026

Heure

21h00

Tarif

5.00 €